Ils ne sont plus que quatre. Juan Feliz, le capitaine, Edson le chirurgien, et puis Fred et James, deux marins gaillards et décidés. Ils sont maintenant seuls au milieu de la cité suspendue et sont bien décidés à percer à jour les mystères de ce lieu étrange.
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Oui ils étaient décidés, oui ils avaient confiance en leur capitaine et oui ils avaient soif de découvertes. Mais la tâche ne s’annonçait pas simple. Découvrir les bâtiments importants dans cette forêt de tours. S’il fallait toutes les visiter, une vie n’y suffirait peut être pas.
Ils décidèrent de poursuivre leur exploration au sol afin d’identifier plus facilement un bâtiment qui montrerai une quelconque marque distinctive. De plus, il serait moins épuisant d’éviter de monter et descendre ces ahurissantes volées de marches qui courraient dans toutes les tours.
Ils redescendirent donc au bas de la tour et s’engagèrent dans cet incroyable imbroglio architectural. Ils avaient beau redoubler de vigilance, ils ne parvenaient pas à se départir de ce sentiment de vulnérabilité. Sentiment renforcé encore par leur nombre maintenant très faible.
La nature du sol était étrange. On voyait dans certaines zones au pied de tours particulièrement imposantes des amas d’objets hétéroclites aux fonctions inconnues. On y retrouvait des ustensiles de cuisine – enfin, les habitants de l’endroit s’alimentaient tout de même – ainsi que des outils aux formes variées. On aurait dit que ces tas étaient des dépotoirs, des débarras créés ça et là au fur et à mesure que les habitants s’étaient délestés des objets superflus.
Ils avancèrent donc dans cette cité. Bien que la pluie ne tombât plus, les myriades de gouttes qui coulaient des centaines de passerelles au-dessus de leur tête donnaient le même résultat. La progression n’en était que plus difficile. Les vêtements étaient lourds d’eau et collaient à la peau. Les sacs aussi étaient alourdis et l’ambiance au sein du petit groupe n’était pas au beau fixe. Nos quatre courageux avançaient maintenant avec peine, dans le plus grand silence. Silence uniquement perturbé par le son des gouttes qui tombaient continuellement en larges flaques au sol.
Toujours pas de bruits d’animaux. Toujours une chaleur moite. Toujours la monotonie des immenses flèches d’un blanc aveuglant, serrées, écrasantes de hauteur mais tristement identiques à quelques différences près.
Méthodiques, ils essayaient d’avancer dans une direction fixe. Disons qu’ils essayaient car la chose n’était pas rendu aisée à cause de la disposition chaotique des tours. On pensait faire le tour d’un bâtiment pour poursuivre tout droit, on marchait et puis on reprenait sa progression avec l’impression curieuse d’être revenu à son point de départ ou d’avoir bifurqué complètement. Tout cela sans points de repères géographiques pour le confirmer.
Ce fût au bout de plusieurs heures d’une progression malaisée et angoissante qu’ils la virent. Impossible de douter qu’ils avaient trouvé là le cœur de la cité. Au milieu de cet enchevêtrement d’ivoire, elle était là. Elle semblait plus étroite que les autres. De l’extérieur elle était déjà oppressante. La crainte se saisit des quatre aventuriers devant ce qu’ils appelleraient plus tard la Tour Ecarlate. Car c’était cela le plus dérangeant. Au milieu de cette cité d’un blanc laiteux et pur se dressait cette épine couleur de sang. D’un rouge profond, uniforme, parfait. Comme un cœur, comme un nerf douloureusement scintillant au milieu d’un corps pâle et sans vie.
Sa vue faisait mal aux yeux. Elle aveuglait par contraste. Elle charriait un je-ne-sais-quoi de terrible mais en même temps d’incroyablement attirant.
Ils surent. Ils surent qu’ils devaient monter. Qu’ils devaient atteindre le sommet de cette tour et pas d’une autre. Ils surent que la clé était là. Il fallait surmonter toutes les appréhensions que la Tour Ecarlate leur inspirait. La vérité était là. Si proche et pourtant si loin… Car on ne pouvait distinguer du sol le sommet de l’aiguille. Elle semblait se perdre dans le ciel. Monter indéfiniment comme un défi aux prétentieux mortels qui oseraient envisager son ascension. Et pourtant, nulle porte n’en interdisait l’accès.
Ils échangèrent un regard.
Juan passa la porte d’un pas décidé, suivi peu après par ses compagnons. Leur visage n’était plus qu’un masque de froide détermination. Peu importe ce qu’ils trouveraient là haut, ils y iraient ensemble. Et ils y allèrent.
A l’intérieur, peu de place. Dix mètres carrés au sol des murs d’un rouge sang intense et un escalier en colimaçon extrêmement resserré. Cet escalier était inquiétant. La rambarde était noire et forgée dans une sorte de métal inconnu. Chaude au toucher, d’un noir profond et mat, elle s’enroulait à peine à plus de cinquante centimètres au-dessus des marches, de sorte qu’il était extrêmement pénible de s’y appuyer. On devrait avancer courbé en prenant garde de ne passer au-dessus, sans quoi la chute serait… terrible.
L’escalier se tortillait dans la tour de façon vertigineuse. En le regardant d’en bas, on ne voyait qu’une spirale infinie faiblement éclairée par quelques trous dans les parois. L’air était curieusement électrique et avait une odeur presque écœurante. Un parfum inconnu, entêtant, lourd. De ces parfums qui s’accrochent aux vêtements et dont on a la sensation qu’ils ne vous quitteront plus jamais les narines.
L’ascension commença. Au début, les quatre compères avançaient à bonne allure. Ils se sentaient forts et leur fierté de découvreurs les poussait à se lancer vers l’inconnu avec détermination. Ils étaient des marins, des hommes, des mâles décidés et aguerris qui ne reculeraient certainement pas devant une cité inconnue, érigée par une civilisation aux moyens visiblement titanesques dans une région en dehors de toutes les cartes. Hum. Non, certainement pas.
Cependant, ils avaient faim, l’endroit était sombre, bizarre, ces maudits escaliers semblaient s’étirer sans fin. Ils étaient trempés, fatigués… et seulement quatre.
Et ces murs écarlates, cette foutue rambarde taillée pour des nains et l’altitude vertigineuse à laquelle ils étaient maintenant. Et cette ambiance oppressante, le bruit de leurs pas se répercutant dans tout le bâtiment, cette odeur qui vous écrasait le crâne de l’intérieur. Et puis l’effort physique qui se prolongeait sans un mot échangé. Les mollets qui brulaient, les cuisses au supplice, les pieds endoloris. Une montée sans fin. Le dos qui tirait, les yeux qui s’alourdissaient, les membres qui devenaient plus gourds. Une montée sans fin. James qui fermait la marche interrompit son ascension pour souffler un peu. Il fit signe aux autres qui le regardaient de continuer sans lui. Qu’il les attendrait ici.
Encore et toujours des pas mesurés, réguliers. Des centaines, des milliers de contractions musculaires, des milliers de respirations qui se faisaient sifflantes. La soif. Ce fut au tour d’Edson, le chirurgien. Plus habitué à courir dans les bibliothèques que dans les expéditions d’abandonner.
Ne restaient plus que Juan er Fred. Ils gémissaient maintenant de plus en plus souvent. Les pas se faisaient lents, si lents. Ils avaient l’impression de faire du sur-place. Cette odeur ! Révoltante maintenant qu’elle s’intensifiait encore.
Les murs se couvraient maintenant de signes étranges. Mi-humaines, mi-animales étaient les silhouettes qui montaient en même temps qu’eux vers les hauteurs. Des ombres noirâtres sur le fond rouge des murs. Des silhouettes torturées, qui devenaient presque floues, confuses.
Ces graffitis instillaient le doute et la peur dans le cœur de nos deux arpenteurs. Ils éveillaient des questions inquiétantes dans leurs esprits. Cette tour avait-elle réellement un sommet ? Où menait-elle ? Qui l’avait bâtie et pourquoi ? Où étaient-ils ? Que trouveraient-ils en haut ? Etait-ce le chemin du paradis ? Les dessins ne semblaient pas confirmer cette hypothèse. Etait-ce humain ? Etait-ce vivant ?
Leur marche était depuis longtemps devenue automatique, inconsciente, mécanique. Ils ne voyaient plus leur environnement et étaient uniquement obnubilés par leurs questions et par des visions torturées, complexes, changeantes. Et Cette Odeur, CETTE ODEUR !! cette odeur…
Sans même s’en rendre compte, ils arrivèrent à une sorte de palier. Pas de charpente visible, mais plus que le dessin de l’escalier sur le mur. Devant eux, ils ne firent que deviner une sorte d’autel du même métal que celui de la rambarde. Et ils comprirent à travers les brumes de leur conscience qui s’effondrait finalement, l’origine de l’odeur. De la bouche d’une sorte d’idole affreuse s’échappait un nuage continu de gaz lourd et teinté de jaune soufré.
Ils s’affalèrent l’un sur l’autre sans comprendre, en proie à des visions étranges…
Quelle est cette cité ? Qui l’a construite ? Pourquoi est-elle ainsi aujourd’hui ? Toutes ces révélations dans le prochain épisode des Contes des amis d’Al.













