Les contes des amis d’Al 2e épisode

Mes amis, revoici Al le conteur aux mille histoires. Lorsque nous l’avons laissé la dernière fois, il nous parlait de ce que son défunt ami Juan, pirate et explorateur de son état avait découvert aux confins du monde connu après une longue traversée. Lui et son équipage venait de prendre pied sur une terre inconnue après avoir essuyé une violente tempête…

A ce moment, Al prit un moment, pour jauger l’attention de son public.

Il s’arrêta, prit une profonde inspiration, se pencha et se saisit d’une bouteille posée à ses pieds. Il en but une grande lampée avant d’exprimer sa satisfaction avec un bruit somme toute peu amen.

Du coin de l’œil, il observait la petite salle éclairée à la lumière dansante des bougies posées au sol et sur les tables. Les auditeurs avaient poussé les tables et se tenaient serrés les uns contre les autres. Ils formaient un vaste demi cercle, les enfants devant qui le regardaient le menton dans les mains, puis les femmes assises avec leurs grandes jupes étalées autour d’elles et enfin les hommes qui le fixaient tous avec la même attention. Pas un ne s’autorisait un toussotement, de peur de rompre le charme qui s’était installé ici.

Satisfait, Al, reposa sa bouteille dans un bruit mat, se releva, se retourna à nouveau face au feu, se saisit d’un brandon dans l’âtre, puis il se retourna d’un coup. Avec une vivacité impressionnante pour un homme de son âge d’ailleurs.

Il tenait dans sa main le bâton rougeoyant qui éclairait son visage par en-dessous. Puis sa voix s’éleva de nouveau. Mais cette fois-ci, elle avait une inflexion différente. Il les regardait avec un élan de tristesse dans la voix. Il murmurait presque. Mais ce murmure avait pourtant la force de mille cris. Ses yeux étrécis et sa bouche presque tremblante, son visage plein des ombres que le tison creusait plutôt qu’il ne les remplissait, ses épaules maintenant tombantes, tout en lui traduisait le drame de la situation.

« Oui ils explorèrent cette terre inconnue. Oui ils virent des choses qu’aucun européen n’avait vues avant eux. Mais ce qu’ils virent mes amis, oh ce qu’ils virent dépasse de beaucoup l’entendement humain. Ils ne pouvaient s’attendre à voir ce qu’ils rencontrèrent là-bas. Personne n’aurait pu.

Ils découvrirent ce qui nous attend tous – la voix d’Al, toujours dans des tons dramatiques devenait de plus en plus forte – ils découvrirent le vrai sens du mot décadence mes amis. Ils trouvèrent dans cette terre inconnue les vestiges d’une civilisation aujourd’hui disparue. Cette découverte fut matérialisée par ce qu’aucun homme ne pourrait réaliser aujourd’hui… une cité. Pas une cité « normale ». Pas un rassemblement de maisons, de palais, de temples non. Non, ce que trouvèrent nos marins, c’était une – il hurla ses derniers mots – UNE VILLE SUSPENDUE ! Parfaitement !

J’en vois qui sourient, mais vous et moi, pauvres simples d’esprits que nous sommes ne pouvons envisager l’exacte réalité de ce lieu. Essayons pourtant. Des tours, innombrables, resserrées à leur base, mais qui s’éloignaient en même temps qu’elles s’élevaient dans les cieux. Des tours d’ivoire, d’un blanc aveuglant dans le soleil de ces contrées équatoriales. Des tours aux parois lisses comme le dos de la main, percées de multiples fenêtres et passages. Oui des passages qui les reliaient entre elles par des ponts de singes, des ponts suspendues eux aussi.

A des dizaines, des centaines de mètres au-dessus du sol, ces légères passerelles se balançaient dans le vent comme si elles avaient encore été utilisées quelques minutes plus tôt. Mais dans l’air de cette étrange cité planait un air qui n’avait plus été respiré depuis longtemps. L’atmosphère était lourde, comme en attente d’un acte, d’un mot. Voilà l’expression exacte : le temps, à l’image de la cité, de ses passerelles, de ses fenêtres, était en suspens.

Pas un bruit hormis les crissements des attaches de corde des passerelles qui ondulaient dans la brise et le claquement soyeux de rideaux qui sortaient par quelques fenêtres. Pas un animal aux abords du site. Pas un oiseau ni même un insecte. Rien. Et pourtant.

On sentait comme un regard posé dans son dos. Qui s’évanouissait lorsque l’on se retournait. On croyait voir bouger, à l’extrémité de son champ de vision, mais on ne voyait que ces murs arrondis et laiteux. Là, un visage ! Non juste une ombre mouvante. Tu entends ? Une voix d’enfant ? Non le vent dans les arbres à la lisière de cette forêt de tours immaculées.

Les marins en seraient devenus fous si Juan, leur capitaine n’avait brisé le silence d’une voix étranglée.
« Allons les gars, on est des explorateurs ? Alors allons explorer »…

Que pourraient-ils bien trouver dans cette « cité fantôme ». Nous le saurons bientôt. Pour l’instant, respirons avec eux le parfum de mystère qu’exhale ce lieu étrange.

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